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Directrice d'une Scic agroalimentaire lors d'une assemblée de coopérateurs dans un hangar agricole

ESS et impact territorial : entretien avec Sandrine Morel, directrice de Scic agroalimentaire

12 minPar La rédaction

Sandrine Morel dirige depuis 9 ans Terre Commune, une Scic agroalimentaire basée à Lyon qui fédère producteurs bio, restaurateurs collectifs et collectivités autour de circuits courts. Elle décrypte comment l'économie sociale et solidaire peut transformer un territoire rural, créer des emplois durables et rivaliser avec les acteurs industriels — sans renoncer à la viabilité économique.

L’économie sociale et solidaire représente aujourd’hui plus de 10 % du PIB français et emploie 2,4 millions de personnes dans 230 000 structures. Derrière ces chiffres se cachent des trajectoires singulières : des entreprises qui ont choisi de mettre la gouvernance partagée et l’impact territorial au cœur de leur modèle économique. Sandrine Morel est l’une de ces bâtisseurs discrets. Directrice de Terre Commune depuis 9 ans, cette Scic agroalimentaire lyonnaise met en relation producteurs biologiques du Rhône-Alpes, restaurants collectifs et collectivités locales. Elle a accepté de répondre à nos questions sur la réalité concrète de l’ESS en 2026.

Sandrine Morel Directrice de Terre Commune — Scic agroalimentaire, Lyon 9 ans d'expérience en direction ESS · Ancienne responsable RH en entreprise classique Spécialités : gouvernance partagée, financement ESS, impact territorial, emploi local

De l’entreprise classique à la Scic : la trajectoire de Sandrine Morel

Sandrine Morel, pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a amenée à fonder Terre Commune ?
J'ai passé douze ans dans les ressources humaines d'un grand groupe industriel. Un poste bien rémunéré, des responsabilités réelles — et un sentiment croissant de travailler pour un système dont je ne partageais pas les finalités. La crise de 2015, les licenciements que j'ai dû coordonner malgré des bénéfices records, ont fini de me convaincre.

Je me suis formée à l’ESS en parallèle, j’ai rejoint un groupement de producteurs bio du Rhône-Alpes qui cherchait à structurer ses débouchés, et on a co-fondé Terre Commune en 2017. Aujourd’hui, nous fédérons 34 producteurs biologiques, 12 restaurants collectifs (dont 4 cantines scolaires) et 3 communes au statut de sociétaires. Notre chiffre d’affaires dépasse 2,4 millions d’euros. Ce n’est pas une ONG — c’est une entreprise qui gagne de l’argent, mais dont les règles du jeu sont différentes.

Pour comprendre le cadre conceptuel de ce type de projet, notre économie sociale et solidaire et transition écologique trace précisément les articulations entre ces deux dynamiques — une lecture utile pour quiconque envisage une reconversion dans ce secteur.

La gouvernance Scic en pratique

Comment fonctionne concrètement la gouvernance d'une Scic ? Est-ce que cela ralentit les décisions ?
La gouvernance Scic est multi-sociétaires par définition. Chez Terre Commune, nous avons 4 collèges : les producteurs, les salariés permanents, les clients (restaurants collectifs), et un collège "soutiens" qui inclut les communes. Chaque collège dispose d'un nombre de voix défini dans les statuts — chez nous, c'est une pondération qui donne 40 % aux producteurs, 25 % aux salariés, 25 % aux clients et 10 % aux collectivités.

Est-ce que ça ralentit ? Au début, oui. Il faut apprendre à délibérer, à construire un consensus plutôt qu’à décider seul. Nos assemblées générales durent une journée entière — ce n’est pas un détail. Mais les décisions qui en sortent sont beaucoup mieux acceptées et mieux exécutées, parce que chaque partie prenante se les approprie. On n’a jamais eu de conflit majeur depuis 2017.

La fédération nationale des Scic (sociétés coopératives d’intérêt collectif) propose d’excellentes ressources pour comprendre ce modèle juridique, y compris des formations pratiques pour les fondateurs.

Assemblée de sociétaires d’une Scic agroalimentaire, vote à main levée dans un hangar agricole

Impact territorial mesuré de Terre Commune

Quel impact territorial concret avez-vous pu mesurer depuis la création de Terre Commune ?
Nous mesurons notre impact territorial chaque année avec un rapport publié. Les chiffres 2025 : 34 emplois agricoles maintenus ou créés chez les producteurs membres (dont 9 conversions en agriculture biologique co-financées), 18 emplois directs chez Terre Commune (logistique, commercial, coordination), et 4,2 millions d'euros de chiffre d'affaires circulant dans un rayon de 80 km autour de Lyon.

Sur le plan environnemental, les 34 producteurs membres pratiquent tous l’agriculture biologique certifiée. L’abandon des intrants chimiques sur 1 200 hectares représente une réduction mesurable de la pression sur les nappes phréatiques locales et la biodiversité.

L’aspect social est plus difficile à chiffrer, mais essentiel : 3 des 4 cantines scolaires partenaires ont atteint les seuils EGALIM (50 % produits durables) grâce à notre approvisionnement structuré. Ces initiatives rejoignent une dynamique nationale d’économie locale et préservation des paysages ruraux que documentent des acteurs comme les Rencontres Arbres et Haies Champêtres — qui travaillent sur la biodiversité agricole en Rhône-Alpes, un enjeu directement lié à nos filières.

Sur la gouvernance partagée en entreprise, notre modèle Scic démontre qu’il est possible de faire converger des intérêts a priori divergents — producteurs qui veulent des prix stables, acheteurs qui veulent des coûts maîtrisés, collectivités qui veulent de la traçabilité — sans avoir recours à des contrats complexes ou à un rapport de force commercial.

Financement ESS : défis et solutions

Quelles sont les principales difficultés de financement que vous avez rencontrées, et comment les avez-vous surmontées ?
Le financement ESS reste le nerf de la guerre. Au démarrage, aucune banque commerciale ne voulait nous prêter sans garantie personnelle ou caution. Nous avons mobilisé 3 sources : les apports en capital des 34 producteurs fondateurs (environ 2 000 € chacun, soit 68 000 € de capital initial), une subvention de démarrage de la région Auvergne-Rhône-Alpes (45 000 €), et un prêt participatif de France Active (80 000 €).

Ce financement tripartite est classique en ESS. La Caisse des Dépôts a ensuite pris une participation minoritaire au capital lors de notre deuxième levée en 2021 — ce qui nous a ouvert l’accès aux marchés publics de restauration collective, car beaucoup de collectivités exigent une structure solide.

Les trois sources mobilisées au démarrage de Terre Commune :

  • Apports en capital des 34 producteurs fondateurs : environ 68 000 € au total
  • Subvention de démarrage de la région Auvergne-Rhône-Alpes : 45 000 €
  • Prêt participatif France Active : 80 000 €

En 2026, les outils ont progressé. BPI Transitions finance maintenant des projets ESS avec des prêts à taux bonifiés. Le PTCE (Pôle Territorial de Coopération Économique) dont nous faisons partie bénéficie d’un appel à projets ADEME dédié. Et le label ESUS (Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale) que nous avons obtenu en 2023 nous permet d’attirer des investisseurs particuliers avec une réduction fiscale à 25 %.

Recruter dans l’ESS : attractivité et reconversions

Comment recrutez-vous vos collaborateurs ? L'ESS attire-t-elle les profils que vous cherchez ?
Oui, et de plus en plus. Depuis 2022, nous recevons 4 fois plus de candidatures spontanées qu'avant. La transition écologique génère une demande forte de la part de jeunes professionnels — et même de cadres expérimentés — qui cherchent du sens. Nos 3 derniers recrutements viennent tous de reconversions : un ingénieur agro d'une multinationale, une responsable achats de la grande distribution, un commercial de l'industrie pharmaceutique.

Ce que nous offrons n’est pas le meilleur salaire du marché — nous sommes à -15 % environ sur les postes comparables dans le secteur privé classique. Mais nous offrons une vraie responsabilité dans les décisions, de la transparence sur les comptes, un projet dont les collaborateurs peuvent être fiers.

Le sujet de la transition écologique et travail est précisément au cœur des mutations professionnelles que vivent nos recrues. Les dispositifs de reconversion et de formation vers l’ESS se développent mais restent insuffisants — il manque des parcours de 6-12 mois qui permettent de passer d’une culture de l’entreprise classique à la culture coopérative.

Marché agroalimentaire bio en Rhône-Alpes, producteurs locaux et clients lors d’un forum ESS

L’ESS face aux acteurs industriels

L'ESS peut-elle vraiment peser face aux acteurs industriels dans l'agroalimentaire ? Quel est votre avantage compétitif réel ?
Nous ne cherchons pas à battre Sodexo ou Sysco sur leur terrain. Notre avantage compétitif est la résilience et la traçabilité, pas le volume ou le prix bas. Les restaurants collectifs qui travaillent avec nous savent exactement d'où viennent leurs légumes, à quelle ferme, quel agriculteur — et ces informations sont disponibles en temps réel dans notre outil de traçabilité.

En termes de prix, nous sommes souvent comparables à un grossiste Bio classique, et parfois moins chers que l’import bio longue distance pour les légumes de saison. La vraie différence est que notre marge reste dans le territoire plutôt que d’aller rémunérer des actionnaires externes.

Ce qui me semble décisif pour l’avenir, c’est que les obligations réglementaires — EGALIM pour la restauration collective, mais aussi la RSE obligatoire pour les entreprises 2026 — vont progressivement mettre fin à la compétitivité des acteurs qui externalisent leurs coûts environnementaux et sociaux. Une Scic comme Terre Commune internalise ces coûts dès le départ — nous ne subissons pas de mise en conformité progressive, nous étions déjà conformes.

Conseils pour réussir sa transition vers l’ESS

Pour terminer, quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur ou un cadre qui souhaite basculer vers un modèle ESS ?
Premièrement, ne rêvez pas que l'ESS est plus facile. C'est différent, pas plus simple. La gouvernance partagée exige une maturité relationnelle et une capacité à lâcher prise sur le contrôle — ce n'est pas donné à tout le monde.

Deuxièmement, commencez par rejoindre avant de créer. Travaillez un an dans une structure ESS existante avant de monter votre propre projet. Vous comprendrez de l’intérieur les dynamiques de la coopération, les tensions réelles, les mécanismes de décision.

Troisièmement, ancrez-vous dans un territoire précis. L’ESS fonctionne parce qu’elle crée des relations de confiance — et les relations de confiance se construisent en face à face, dans une géographie précise. Un projet ESS qui vise l’échelle nationale avant d’avoir prouvé sa valeur localement court à l’échec.

Enfin, ne négligez pas la formation. Les écoles de management commencent à proposer des masters ESS, et des dispositifs de formation professionnelle vers la transition existent — formations courtes, alternances en coopératives, immersions en PTCE. L’écosystème de soutien n’a jamais été aussi développé qu’en 2026.

5 idées reçues sur l’ESS déconstruites par Sandrine Morel

“L’ESS, c’est pour les associations, pas pour les vraies entreprises.” Faux. Les Scic, SCOP et mutuelles sont des sociétés commerciales à part entière. Elles signent des contrats, paient des salaires, peuvent distribuer des bénéfices limités. La différence est dans les règles de gouvernance et d’affectation des résultats, pas dans la nature commerciale de l’activité.

“Les salaires sont trop bas dans l’ESS.” Partiellement vrai — et en évolution. L’écart de rémunération avec le secteur privé classique se resserre depuis 2020. Dans les métiers en tension (logistique, IT, commercial), de nombreuses coopératives s’alignent désormais sur les grilles du marché pour attirer les talents.

“On ne peut pas lever des fonds dans l’ESS.” Faux en 2026. Le crowdfunding citoyen (Lita.co, WiSEED), les prêts participatifs BPI, le FISO (Fonds d’Innovation Sociale), les business angels ESS et les fonds à impact mobilisent plusieurs centaines de millions d’euros chaque année vers les entreprises de l’ESS.

“L’impact territorial est impossible à mesurer.” Faux. Des outils comme le SROI (Social Return On Investment), les bilans d’utilité sociale (développés par Avise) et les rapports d’impact normalisés permettent de quantifier les externalités positives d’une entreprise ESS. Terre Commune publié son bilan annuel depuis 2019.

“L’ESS est contre-culturelle dans l’agroalimentaire industriel.” Peut-être — mais cette contre-culture devient un avantage. Les consommateurs, les collectivités et une partie croissante des acteurs de la restauration collective veulent de la traçabilité, du local, de la cohérence entre valeurs et pratiques. Ce que l’ESS incarne par construction, les acteurs industriels doivent maintenant le simuler — avec des coûts de communication et de conformité bien supérieurs.

Terre Commune en chiffres : le bilan 2025

Indicateur Résultat 2025
Producteurs biologiques fédérés 34
Restaurants collectifs partenaires 12 (dont 4 cantines scolaires)
Emplois agricoles maintenus ou créés 34 (dont 9 conversions bio)
Emplois directs chez Terre Commune 18
Chiffre d’affaires 4,2 millions d’euros
Rayon de circulation économique 80 km autour de Lyon
Surface en agriculture biologique certifiée 1 200 hectares
Cantines scolaires ayant atteint les seuils EGALIM 3 sur 4

À retenir : l’impact territorial d’une Scic agroalimentaire ne se limite pas à l’emploi direct — il se mesure aussi en surfaces converties au bio, en circuits courts structurés et en seuils réglementaires atteints par les partenaires, comme les objectifs EGALIM des cantines scolaires.


Sandrine Morel a fondé Terre Commune en 2017 avec 34 producteurs biologiques du Rhône-Alpes. Scic agréée ESUS depuis 2023, Terre Commune approvisionne aujourd’hui 12 restaurants collectifs et 4 cantines scolaires dans la métropole lyonnaise et sa périphérie rurale.

Questions frequentes

Une Scic est une coopérative qui associe plusieurs catégories de sociétaires : salariés, bénéficiaires (clients, usagers), collectivités locales et bénévoles. Contrairement à une SARL ou une SAS, chaque catégorie dispose d'un droit de vote en assemblée générale, indépendamment du capital apporté. La Scic est donc une structure de gouvernance partagée au service d'un projet d'utilité sociale. Elle peut distribuer des bénéfices limités (intéressement) mais réinvestit l'essentiel dans le projet collectif.

Les entreprises de l'ESS (associations, coopératives, mutuelles, fondations, Scic) ancrent leurs activités dans les territoires : elles recrutent localement, approvisionnent des producteurs locaux, reinvestissent leurs surplus sur place et impliquent les collectivités dans leur gouvernance. Selon Avise, les emplois ESS sont 3 fois moins délocalisables que les emplois privés classiques. Dans l'agroalimentaire, une Scic comme Terre Commune crée de l'emploi agricole, logistique et commercial directement sur le bassin de vie.

Oui, à condition d'intégrer la spécificité de leur modèle. Les entreprises ESS ne maximisent pas le profit mais optimisent l'utilité sociale et la résilience. Sur un horizon 10-15 ans, leur taux de survie est supérieur à celui des entreprises classiques (72 % contre 65 % à 5 ans selon l'INSEE). La gouvernance partagée réduit les conflits internes et fidélise les salariés — ce qui diminue les coûts de recrutement. Le financement est plus complexe (pas de capital-risque), mais des outils spécifiques existent : BPI Transitions, France Active, Caisse des Dépôts.

Le financement ESS combine plusieurs sources : apports en capital des sociétaires (faibles individuellement, collectivement significatifs), subventions de démarrage des collectivités locales, prêts participatifs ESS (BPI Transitions, SIFA), crowdfunding citoyen (Lita.co, WiSEED), et pour les Scic agréées ESUS : avantages fiscaux pour les investisseurs. En 2026, le Plan France 2030 finance des projets ESS innovants dans l'agroalimentaire durable, l'énergie citoyenne et les services à la personne.

Une association ne peut pas distribuer de bénéfices et vise un but non lucratif. Une coopérative classique (SCOP) associe principalement les salariés comme sociétaires. Une Scic va plus loin en intégrant plusieurs parties prenantes (salariés, clients, collectivités) dans la gouvernance — ce qui la rapproche d'un outil de démocratie économique territoriale. La Scic peut exercer des activités commerciales tout en poursuivant un objet d'utilité sociale, ce qui en fait un outil hybride entre l'association et la PME traditionnelle.