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Économie sociale et solidaire et transition écologique

Économie sociale et solidaire et transition écologique : comment les SCOP et associations transforment le travail vert

10 min Par La rédaction

L'économie sociale et solidaire (ESS) est souvent le laboratoire silencieux de la transition écologique. SCOP, associations, coopératives : panorama des modèles qui réinventent le travail face aux défis climatiques.

Dans un paysage économique où la transition écologique est souvent portée par des décrets, des taxes carbone ou des normes européennes, l’économie sociale et solidaire (ESS) avance sur un autre registre : celui de l’expérimentation concrète, de la gouvernance démocratique et de l’ancrage territorial. Avec 2,4 millions de salariés, plus de 10 % du PIB français et un taux de survie des entreprises supérieur à la moyenne nationale (selon ESS France, 2024), ce secteur n’est pas un espace marginal de l’économie. C’est un laboratoire actif où se testent, depuis des décennies, les conditions d’un travail compatible avec les limites planétaires.

La loi ESS du 31 juillet 2014 a posé un cadre légal unifié, regroupant sous une même bannière des formes juridiques très différentes : coopératives (SCOP, SCIC, CAE), mutuelles, associations et fondations, mais aussi les entreprises commerciales classiques qui adoptent un agrément ESUS (Entreprises Solidaires d’Utilité Sociale). Ce cadre a permis une reconnaissance institutionnelle mais n’a pas effacé la diversité interne du secteur. Pour comprendre ce que l’ESS apporte à la transition écologique au travail, il faut descendre dans le détail de ses composantes, de ses réussites et de ses angles morts.

Qu’est-ce que l’économie sociale et solidaire en 2026 ?

L’ESS repose sur quatre familles d’acteurs aux logiques distinctes. Les coopératives sont détenues par leurs membres (salariés, usagers, producteurs) selon le principe une personne, une voix. Les mutuelles fonctionnent sur la solidarité des cotisants sans recherche de profit. Les associations poursuivent un objet social défini dans leurs statuts sans distribution de bénéfices. Les fondations orientent un patrimoine vers une cause d’utilité publique.

En 2024, selon l’Observatoire national de l’ESS (CNCRESS), le secteur regroupe plus de 220 000 structures employeuses sur le territoire français. Il est particulièrement dense dans les secteurs de la santé, du médico-social, de l’éducation, de la culture et du sport — des domaines à forte intensité de travail humain et à faible intensité carbone. C’est précisément là que réside l’une de ses vertus environnementales les moins commentées : une économie centrée sur le service à la personne émet structurellement moins de gaz à effet de serre qu’une économie manufacturière ou extractiviste.

Depuis 2020, une dynamique nouvelle s’observe : l’ESS investit de plus en plus des secteurs directement liés à la transition environnementale — énergie renouvelable, rénovation thermique, agriculture biologique, recyclage, mobilité douce. Le modèle coopératif et transition écologique illustre parfaitement cette convergence entre gouvernance alternative et impératif environnemental.

ESS et écologie : une alliance naturelle ou construite ?

La relation entre ESS et écologie n’est pas évidente en soi. L’histoire du mouvement coopératif et mutualiste est d’abord une histoire de lutte pour la dignité du travail et le partage équitable des richesses — pas nécessairement une histoire environnementale. Certaines grandes coopératives agricoles françaises ont activement participé à l’intensification chimique de l’agriculture dans les années 1960-1990. Des mutuelles d’assurance ont longtemps investi dans des industries polluantes sans états d’âme.

Ce qui change, c’est la convergence progressive entre les valeurs fondatrices de l’ESS (long terme, collectif, territoire) et les exigences de la transition écologique. Parce que les structures ESS ne rendent pas de comptes à des actionnaires en quête de rendement trimestriel, elles peuvent investir dans des transformations dont les retours s’étalent sur 10 ou 20 ans. Parce qu’elles sont ancrées localement et ne peuvent pas se délocaliser, elles ont intérêt à préserver la qualité des territoires où elles opèrent. Parce qu’elles associent leurs parties prenantes aux décisions, elles intègrent plus naturellement les préoccupations environnementales qui remontent du terrain.

L’économie circulaire au travail constitue un autre terrain de rencontre : la réparation, la réutilisation, le reconditionnement et la mutualisation — pratiques portées de longue date par les structures ESS — sont exactement ce que l’économie circulaire valorise comme levier de réduction des empreintes matières.

Les SCOP et leur modèle de gouvernance décarbonée

Les Sociétés Coopératives et Participatives (SCOP) occupent une place particulière dans l’ESS écologique. Détenues à plus de 51 % par leurs salariés, elles conjuguent performance économique et gouvernance démocratique. Fin 2024, la Confédération générale des SCOP (CG-SCOP) recense 2 100 SCOP actives, employant plus de 56 000 personnes, avec un chiffre d’affaires cumulé de 5,6 milliards d’euros.

Ce qui distingue les SCOP dans le contexte écologique, c’est d’abord la structure de leurs décisions. Un salarié-associé qui vit dans le même bassin de vie que son entreprise a un intérêt direct à ce que celle-ci ne pollue pas son environnement immédiat. Il a aussi un intérêt à la viabilité à long terme de l’entreprise, car ses économies sont partiellement investies dans son capital. Ces incitations concrètes produisent des comportements différents de ceux que génère la pression actionnariale à court terme.

Plusieurs SCOP ont investi des niches vertes avec succès. Chênelet, SCOP spécialisée dans la rénovation énergétique en Hauts-de-France, combine insertion professionnelle et performance thermique des bâtiments. Triverre, coopérative de recyclage du verre implantée dans les Hauts-de-France, emploie des personnes en réinsertion tout en réduisant les flux de déchets vers l’enfouissement. Ardelaine, SCOP ardéchoise spécialisée dans la filière laine, a reconstruit de bout en bout une chaîne de valeur locale — de l’élevage au tricot — en quasi-autonomie énergétique.

Réunion coopérative de travailleurs autour d'une table ronde

Coopératives agricoles et transition agroécologique

Les coopératives agricoles représentent l’une des composantes les plus puissantes — et les plus controversées — de l’ESS française. Selon La Coopération Agricole, elles regroupent 2 300 structures, emploient 160 000 salariés permanents et collectent ou transforment 40 % de la production agricole nationale. Leur poids économique est considérable : 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Ce poids a longtemps été associé à une logique d’intensification : encouragement aux intrants chimiques, pression sur les volumes, standardisation des productions. La critique est fondée et documentée. Mais depuis le début des années 2010, plusieurs facteurs poussent les coopératives à pivoter : demande des consommateurs, contraintes réglementaires (plan Écophyto, objectifs bio du plan France 2030), et surtout, prise de conscience progressive de leurs adhérents agriculteurs confrontés aux dérèglements climatiques.

En 2024, selon La Coopération Agricole, 38 % des coopératives agricoles avaient engagé au moins une démarche de certification environnementale (HVE, bio, CEC, Bas-Carbone). Des structures comme Biolait (1 600 fermes laitières bio, première coopérative laitière bio d’Europe), UNEBIO (viandes biologiques, 800 éleveurs) ou Corab (céréales biologiques en Bretagne) montrent la viabilité d’un modèle coopératif 100 % biologique.

Les coopératives arboricoles et ESS rurale constituent un exemple particulièrement intéressant de convergence entre tradition coopérative et agroécologie : la mutualisation du matériel d’entretien des haies et des vergers, rendue possible par la structure coopérative, réduit les coûts d’investissement et maintient des paysages bocagers à haute valeur écologique. Les agricultures en économie sociale et solidaire illustrent la diversité des modèles qui émergent à l’intersection de l’ESS et des pratiques agroécologiques.

Associations environnementales : entre militantisme et création d’emplois

Les associations constituent la composante la plus nombreuse de l’ESS : 166 000 associations employeuses en France selon l’INSEE (2024), pour un total de 1,9 million de salariés. Le secteur environnemental en est l’une des composantes les plus dynamiques depuis 2015.

On distingue schématiquement trois catégories d’associations dans la transition écologique au travail. Les associations de préservation (LPO, WWF France, Réseau Canopée, Conservatoires des espaces naturels) emploient des écologues, des naturalistes, des médiateurs environnementaux et des animateurs. Elles créent des emplois qualifiés durables, souvent en lien avec les collectivités locales et les agences publiques.

Les associations d’éducation à l’environnement (GRAINE, MNE, réseaux régionaux d’éducation à l’environnement) forment des centaines d’animateurs et d’éducateurs, contribuant à une montée en compétences collective indispensable à la transition écologique et monde du travail.

Les associations d’insertion par l’écologie forment la catégorie la plus originale. Structures de l’insertion par l’activité économique (IAE), elles combinent remise à l’emploi de personnes éloignées du marché du travail et activités écologiques : entretien des espaces naturels, maraîchage biologique, recyclerie, rénovation thermique. En 2024, le secteur de l’IAE employait plus de 280 000 personnes en parcours d’insertion, dont une part croissante dans des activités liées à l’environnement.

Finance solidaire et investissement à impact pour la transition

L’ESS dispose de son propre écosystème financier, distinct du système bancaire et boursier classique. Cet écosystème joue un rôle déterminant dans le financement de la transition écologique.

La finance solidaire repose sur deux instruments principaux. L’épargne solidaire permet aux épargnants de flécher une partie de leurs placements vers des entreprises solidaires agréées ESUS ou vers des fonds 90/10 (90 % de placements classiques, 10 % en titres solidaires non cotés). En 2024, selon Finansol, l’épargne solidaire a atteint un encours record de 27,6 milliards d’euros, en hausse de 12 % sur un an. Les investissements financés ont permis de créer ou consolider 72 000 emplois sur l’année.

Les néobanques et banques éthiques de l’ESS offrent des alternatives aux acteurs traditionnels. La Nef, banque coopérative et éthique, finance exclusivement des projets à impact social et environnemental positif. Son encours de crédit dépasse 1 milliard d’euros en 2024, orienté à 45 % vers l’agriculture biologique et les énergies renouvelables. Le Crédit Coopératif, filiale de BPCE sous statut coopératif, propose des offres dédiées aux acteurs ESS et affiche une politique d’exclusion des industries fossiles.

Les fonds de capital-risque solidaire (Phitrust, Groupe SOS, Investisseurs & Partenaires) soutiennent des entreprises sociales en phase de croissance, dont un nombre croissant opèrent dans les secteurs verts. Ces outils sont essentiels pour financer le passage à l’échelle de structures ESS qui, sans accès aux marchés de capitaux classiques, peinent parfois à sécuriser des financements long terme pour leurs projets de transition.

Marché de l'ESS dans une ville française, producteurs locaux

Comment rejoindre ou créer une structure ESS écologique ?

Pour les professionnels qui souhaitent orienter leur carrière vers une structure ESS à impact environnemental, les voies d’entrée sont multiples. Le premier réflexe est de consulter les annuaires spécialisés : l’annuaire national ESS France, les CRESS régionales (Chambres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire) qui référencent les structures par territoire et secteur, et les job boards dédiés comme Emplois ESS, Le Mouves, ou la section Associations d’Indeed.

Les secteurs qui recrutent en 2026 dans l’ESS écologique sont lisibles dans nos analyses des métiers verts qui recrutent : rénovation énergétique, énergie renouvelable citoyenne, agriculture biologique, économie circulaire, éducation à l’environnement, mobilité douce. Les profils recherchés combinent de plus en plus des compétences techniques (génie thermique, agronomie, électronique) et des aptitudes au travail collectif, à la concertation et à la gestion de projet en gouvernance partagée.

Pour créer une structure ESS, les ressources sont nombreuses et souvent gratuites. Les CRESS offrent un accompagnement de A à Z pour la création de coopératives, d’associations employeuses ou de fondations. Les réseaux SCOP (CG-SCOP et ses unions régionales) proposent un accompagnement spécialisé pour la création ou la reprise d’une entreprise en coopérative. France Active et le réseau France Initiative soutiennent les projets à impact avec des prêts d’honneur et des garanties bancaires. Des incubateurs ESS à impact (AESIS, Ticket for Change, Makesense, Social Bar) accompagnent spécifiquement des entrepreneurs sociaux sur les secteurs environnementaux.

La durée de création d’une SCOP est comparable à celle d’une SARL (2 à 4 mois), mais exige une phase préalable de préparation collective plus longue — car le projet coopératif ne peut pas être porté par une seule personne. C’est là l’une des conditions de sa force : il naît déjà avec un collectif.

Exemples inspirants d’ESS qui font avancer la transition en France

Au-delà des structures déjà citées, plusieurs exemples méritent d’être signalés pour leur caractère emblématique ou innovant.

Enercoop est sans doute l’exemple le plus abouti d’ESS et d’énergie verte. Fournisseur d’électricité 100 % renouvelable organisé en SCIC, il regroupe plus de 200 000 clients, 60 000 sociétaires et une centaine de salariés. Chaque euro investi dans Enercoop finance directement la production d’énergie citoyenne locale — solaire, éolien, hydro, biogaz — répartie sur l’ensemble du territoire.

Les Ateliers du Bocage, filiale de l’association Emmaüs, est une SCOP spécialisée dans le reconditionnement informatique et la réinsertion. Elle emploie plus de 400 salariés en insertion, dont beaucoup ont retrouvé une trajectoire d’emploi stable grâce à leur passage dans la structure. Le modèle allie économie circulaire, lutte contre la fracture numérique et insertion sociale.

Envie, réseau d’entreprises d’insertion spécialisées dans l’électroménager reconditionné, regroupe 50 structures dans toute la France et emploie 2 000 salariés en parcours d’insertion. Chaque année, le réseau reconditionne plus d’un million d’appareils, évitant leur mise en décharge.

La Ferme de Couance (Saône-et-Loire) est une SCIC agricole qui associe des agriculteurs bio, une collectivité locale, des consommateurs et des salariés dans la gestion d’une ferme maraîchère et fromagère. Ce modèle multi-acteurs illustre comment la gouvernance coopérative permet de sécuriser un foncier agricole face à la pression foncière et de garantir des débouchés en circuits courts.

Solar Toit à Toit, coopérative citoyenne d’énergie solaire implantée dans plusieurs régions, permet à des particuliers et des collectivités d’investir dans des ombrières et des toitures photovoltaïques en propriété collective. Les revenus générés sont réinvestis dans de nouveaux projets locaux.

Ces exemples partagent une caractéristique commune : ils ne se contentent pas de réduire une empreinte environnementale. Ils transforment simultanément les rapports de travail, la distribution du pouvoir économique et le tissu territorial. C’est cette capacité systémique qui distingue l’ESS d’une simple démarche RSE.

Questions fréquentes sur l’ESS et la transition écologique

L’économie sociale et solidaire suscite de nombreuses questions de la part des professionnels qui souhaitent s’y engager ou des décideurs qui cherchent à comprendre son rôle dans la transition. Les réponses ci-dessous synthétisent les points essentiels à retenir pour orienter une démarche, un recrutement ou un projet de création.

Les cinq questions les plus fréquentes portent sur la définition du secteur, son lien avec l’écologie, les exemples concrets de SCOP vertes, les voies d’accès à ces structures et les niveaux de rémunération. Elles sont traitées dans le bloc FAQ ci-dessous.

Questions frequentes

L'ESS regroupe les organisations qui placent l'utilité sociale et la gouvernance démocratique au-dessus du profit : coopératives (SCOP, SCIC, CAE), mutuelles, associations, fondations et entreprises solidaires d'utilité sociale (ESUS). En France, l'ESS emploie 2,4 millions de salariés (10% de l'emploi privé) et représente environ 10% du PIB. La loi ESS de 2014 a défini un cadre légal unifié pour ce secteur.

Les structures ESS adoptent naturellement des modèles à faible impact environnemental : circuits courts, réparation plutôt que remplacement, mutualisation des ressources, relocalisation de la production. Des SCOP spécialisées en rénovation énergétique, des coopératives d'énergie citoyenne, des associations de reforestation ou de recyclage créent des emplois durables tout en réduisant les empreintes carbone. L'ESS tend aussi à favoriser la gouvernance partagée, qui intègre les enjeux environnementaux dans les décisions d'entreprise.

Parmi les exemples notables : Enercoop (coopérative d'électricité verte, 200 salariés), Les Ateliers du Bocage (SCOP insertion + recyclage, filiale Emmaüs), Railcoop (coopérative ferroviaire), Chênelet (SCOP rénovation et insertion en Hauts-de-France), Triverre (recyclage du verre en région). Ces structures montrent qu'un modèle coopératif peut être économiquement viable dans les secteurs verts.

Pour rejoindre : consulter les annuaires de l'ESS (ESS France, Coopaname, les CRESS régionales), les job boards spécialisés (Emplois ESS, APEC-ESS, Indeed Associations). Pour créer : les CRESS (Chambres Régionales de l'ESS) offrent un accompagnement gratuit, ainsi que France Active et les réseaux SCOP (CGSCOP). Des incubateurs ESS existent dans la plupart des grandes villes.

Les salaires dans l'ESS sont en moyenne légèrement inférieurs (5 à 15%) au secteur privé lucratif, mais plusieurs facteurs compensent : meilleure qualité de vie au travail, sens de la mission, stabilité de l'emploi, gouvernance partagée, et souvent davantage de participation aux décisions. Certains secteurs ESS comme les mutuelles ou les grandes coopératives proposent des niveaux de rémunération comparables au marché. Les cadres peuvent trouver des postes à impact dès 35-45 k€ annuels.