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Gouvernance partagee en entreprise

Gouvernance partagee et transition ecologique en entreprise

9 min Par La redaction

Les nouvelles formes de gouvernance partagée, des entreprises à mission à l'holacratie, offrent des leviers puissants pour accélérer la transition écologique.

La transition écologique ne se réduit pas à une question technique ou financière. Elle est, en profondeur, un défi de gouvernance : qui décide, comment, au nom de quoi, avec qui ? Depuis la révolution industrielle, les entreprises se sont organisées selon un modèle hiérarchique vertical, où les décisions stratégiques relèvent d’un cercle restreint (actionnaires, dirigeants) et où les enjeux environnementaux étaient tout au plus perçus comme des contraintes à minimiser. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites face à l’urgence écologique.

De nouvelles formes de gouvernance émergent, inspirées par des courants variés : démocratie en entreprise, entreprise à mission, holacratie, sociocratie, modèle coopératif, gouvernance multipartite. Toutes ont en commun de remettre en question la concentration du pouvoir décisionnel et d’ouvrir la stratégie d’entreprise à d’autres voix : celles des salariés, des fournisseurs, des riverains, voire de la nature elle-même. Ce foisonnement n’est pas anodin : il témoigne d’une conviction croissante selon laquelle une entreprise ne peut pas être durable sans être démocratique, et réciproquement.

Ce guide propose un tour d’horizon des nouvelles formes de gouvernance qui accélèrent la transition écologique en entreprise. Il analyse leurs fondements, leurs atouts, leurs limites, et illustre par des exemples concrets comment elles transforment déjà le paysage économique français et européen.

La gouvernance traditionnelle face aux enjeux environnementaux

Le modèle dominant de gouvernance d’entreprise, hérité du capitalisme industriel et consolidé par la financiarisation des années 1980-1990, repose sur la primauté de l’actionnaire. La théorie de l’agence, formalisée par Jensen et Meckling en 1976, a justifié cette domination en définissant les dirigeants comme des « agents » au service des « principaux » (les actionnaires). Pendant quarante ans, cette doctrine a structuré la gouvernance des grandes entreprises occidentales.

Or ce modèle est structurellement mal adapté aux enjeux écologiques. Il privilégie le court terme (horizon trimestriel des résultats financiers) alors que les effets environnementaux se déploient sur plusieurs décennies. Il valorise une mesure unique (le rendement financier) alors que la durabilité exige une évaluation multicritère. Il minimise les externalités négatives (pollution, émissions, déchets) car elles ne sont pas portées au bilan comptable. Il écarte les parties prenantes non actionnaires (salariés, riverains, générations futures) alors que ce sont souvent elles qui supportent les conséquences environnementales.

Face à cette inadéquation, plusieurs courants proposent depuis les années 2000 des refontes profondes du modèle de gouvernance. La loi PACTE de 2019 en France, les travaux de l’économiste Colin Mayer à Oxford, l’émergence des B Corps, ou encore les réflexions sur la « corporate purpose » dans le monde anglo-saxon témoignent de cette prise de conscience collective.

La loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises), adoptée en mai 2019, a introduit dans le droit français deux innovations majeures. D’abord, l’article 1833 du Code civil a été modifié pour préciser que « la société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Une phrase qui semble anodine mais qui consacre juridiquement la fin du dogme de la primauté actionnariale.

Ensuite, la loi a créé le statut juridique d’« entreprise à mission ». Concrètement, une société qui adopte ce statut inscrit dans ses statuts :

  • Une raison d’être qui exprime sa contribution à l’intérêt général
  • Un ou plusieurs objectifs sociaux et environnementaux qu’elle se donne pour mission de poursuivre
  • Un comité de mission chargé de veiller à l’exécution de ces objectifs
  • Une vérification externe indépendante tous les deux ans

Au 1er janvier 2024, plus de 1 500 entreprises françaises ont adopté ce statut, dont quelques grands noms : la MAIF, Danone (de manière contestée), Yves Rocher, la Camif, la Macif, Aigle, Nature & Découvertes, Back Market. Une grande majorité sont des PME et ETI. Le statut ne garantit pas en lui-même une performance environnementale exemplaire, mais il oblige à une transparence et à un dialogue permanent sur les objectifs fixés.

Les limites du modele

Des critiques soulignent que le statut d’entreprise à mission reste volontaire et que la sanction en cas de non-respect des objectifs est purement réputationnelle. L’affaire Danone de 2021, où le président Emmanuel Faber a été évincé au prétexte que sa stratégie environnementale pesait sur les résultats financiers, a montré les tensions qui peuvent naître entre mission et performance boursière. Le mouvement conserve néanmoins une dynamique forte, portée par la Communauté des Entreprises à Mission, qui fédère et accompagne les sociétés candidates.

L’holacratie et la sociocratie : principes et application

Au-delà du cadre juridique, d’autres innovations organisationnelles transforment la gouvernance interne des entreprises. L’holacratie et la sociocratie font partie de ces approches dites « horizontales » qui visent à distribuer le pouvoir décisionnel au-delà de la seule ligne hiérarchique.

L’holacratie est une méthode formalisée, commercialisée par la société Holacracy One, conçue par Brian Robertson au début des années 2010. Elle repose sur une structure en cercles autonomes, reliés entre eux par des représentants, et un processus formalisé de prise de décision par « intégration des objections ». Chaque rôle (et non chaque personne) dispose d’une autorité claire sur un périmètre défini. L’objectif est de libérer l’agilité et la réactivité collective en supprimant les goulets d’étranglement hiérarchiques.

La sociocratie, plus ancienne (années 1970, Pays-Bas), repose sur des principes proches mais moins commerciaux : cercles autonomes, double lien, élection sans candidat, consentement comme mode de décision. Elle est particulièrement répandue dans les associations, les coopératives et les entreprises de l’économie sociale et solidaire.

Ces deux approches partagent une conviction : ouvrir la gouvernance permet d’intégrer plus facilement des enjeux complexes comme l’environnement, car la connaissance fine des impacts écologiques est souvent détenue par les opérationnels de terrain plutôt que par les dirigeants. Des entreprises comme Zappos (États-Unis), Scarabée Biocoop, ou certaines équipes de Décathlon ont adopté partiellement ou totalement ces méthodes.

Reunion de gouvernance partagee en entreprise

Les SCOP et SCIC : la gouvernance cooperative

Le modèle coopératif représente probablement la forme la plus aboutie de gouvernance partagée. En France, deux statuts le structurent : la SCOP (Société Coopérative et Participative) et la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), créée en 2001.

Dans une SCOP, les salariés sont associés majoritaires (au moins 51 % du capital et 65 % des droits de vote). Le principe « une personne, une voix » s’applique à l’assemblée générale, indépendamment du capital détenu. Les dirigeants sont élus par les salariés-associés, et les bénéfices sont partagés de manière équilibrée entre réserves, participation aux salariés et dividendes.

La SCIC, plus récente, permet d’associer dans une même structure plusieurs catégories de parties prenantes : salariés, bénéficiaires, collectivités publiques, partenaires privés, bénévoles. Elle est particulièrement adaptée aux projets d’intérêt collectif (énergie citoyenne, mobilité durable, filières locales).

Selon la Confédération générale des SCOP, plus de 3 600 SCOP et SCIC sont aujourd’hui actives en France, employant près de 75 000 personnes. Des études montrent que ces entreprises intègrent plus spontanément les enjeux environnementaux dans leur stratégie, car leurs décisions ne sont pas dictées par la pression des marchés financiers mais par le collectif des salariés-associés. Notre dossier complet sur les coopératives comme modèle écologique explore en détail ces dynamiques.

Des exemples inspirants

Enercoop, fournisseur coopératif d’électricité 100 % renouvelable, est organisée en SCIC et fédère près de 130 000 sociétaires, dont des consommateurs, des producteurs et des collectivités. La Nef, banque éthique et solidaire, pratique une gouvernance ouverte associant sociétaires et salariés. Scop-Ti, anciennement Fralib, a été reprise en SCOP par ses salariés après un conflit social emblématique, et a depuis relocalisé une partie de ses approvisionnements en filières bio et équitables.

Inclure les parties prenantes dans la gouvernance environnementale

Au-delà des salariés, une gouvernance véritablement orientée vers la transition écologique doit intégrer d’autres parties prenantes : clients, fournisseurs, riverains, collectivités, ONG environnementales, voire générations futures. Cette ouverture peut prendre plusieurs formes.

Comités de parties prenantes — Structures consultatives permanentes qui rassemblent des représentants de différents publics concernés par l’activité. Danone, par exemple, organise depuis longtemps de tels comités, bien que leur impact réel reste débattu.

Conseils d’administration ouverts — Certaines entreprises intègrent dans leur conseil d’administration des administrateurs indépendants représentant des enjeux environnementaux ou sociétaux. C’est notamment le cas de Patagonia, la marque américaine, dont la structure actionnariale a été transformée en 2022 pour garantir que 100 % des bénéfices soient reversés à la lutte contre le changement climatique.

Consultations citoyennes — Certaines entreprises organisent des consultations larges sur leurs stratégies environnementales. EDF a par exemple mené une concertation nationale sur son programme de nouveaux EPR en 2022.

Représentation de la nature — Une tendance émergente consiste à « donner une voix » à la nature dans les processus de décision, en désignant un administrateur chargé de représenter les intérêts des écosystèmes. L’entreprise britannique Faith in Nature a été pionnière en 2022 avec cette démarche originale.

Le dialogue avec le CSE, renforcé par la loi Climat et Résilience de 2021, constitue également un levier majeur. Notre guide sur le dialogue social et les enjeux environnementaux explore en détail ces nouvelles prérogatives.

Exemples d’entreprises pionnieres

Plusieurs entreprises françaises et internationales incarnent concrètement les nouvelles formes de gouvernance orientées transition écologique.

La MAIF — Mutuelle d’assurance, entreprise à mission depuis 2020, elle a intégré dans ses statuts l’objectif d’« agir avec détermination pour une société plus humaine et solidaire, respectueuse de l’environnement ». Son comité de mission inclut des scientifiques et des représentants de la société civile.

Patagonia — La marque américaine est souvent citée en référence. Outre son don intégral des bénéfices à la protection de la nature via la structure Purpose Trust / Holdfast Collective, elle pratique une gouvernance participative et ouverte à ses salariés.

Enercoop — Modèle SCIC pour l’énergie citoyenne, il fédère producteurs, consommateurs et collectivités. Ses décisions stratégiques sont prises en assemblée générale selon le principe coopératif.

Camif — Entreprise à mission depuis 2017, elle a radicalement transformé son modèle : 75 % des produits fabriqués en France, 100 % responsables, gouvernance ouverte à ses clients et salariés.

Norsys — ESN française à mission, elle associe salariés et clients à ses orientations stratégiques et a fait de la sobriété numérique un axe central de son activité.

Gouvernance collective et transition ecologique

Les limites et critiques des nouvelles gouvernances

Malgré leurs atouts, les nouvelles formes de gouvernance font l’objet de critiques légitimes qu’il est honnête d’exposer. La première concerne le risque de « mission washing » : adopter un statut d’entreprise à mission ou afficher des processus sociocratiques peut relever d’une stratégie de communication sans transformation réelle des pratiques. Le contrôle de la cohérence reste une question ouverte.

Deuxième critique : la complexité opérationnelle. Déployer une holacratie ou une sociocratie demande une culture collective solide, des formations, du temps, et un accompagnement soutenu. Les entreprises qui se lancent sans préparation connaissent souvent des échecs qui peuvent décrédibiliser la démarche.

Troisième critique : la question du rapport de force. Dans une économie dominée par les grandes multinationales, les SCOP et les entreprises à mission restent minoritaires. Elles ne peuvent pas à elles seules transformer le modèle économique global. Leur efficacité dépend largement de politiques publiques favorables : fiscalité, accès au financement, commande publique, cadre réglementaire.

Enfin, il faut reconnaître que la corrélation entre gouvernance partagée et performance environnementale n’est pas automatique. Des études nuancées montrent que certaines SCOP ou entreprises à mission ne font pas mieux que la moyenne en matière de bilan carbone. L’alignement entre ambition et action exige une vigilance constante, des indicateurs robustes, et un dialogue ouvert avec les parties prenantes.

Conclusion

La gouvernance partagée n’est pas une baguette magique de la transition écologique. Mais elle constitue l’une des conditions les plus prometteuses pour aligner les intérêts de l’entreprise avec les enjeux environnementaux de long terme. En redistribuant le pouvoir décisionnel, en ouvrant le dialogue à d’autres parties prenantes, en sortant du dogme de la primauté actionnariale, elle crée les conditions concrètes d’une stratégie durable.

Les prochaines années seront décisives. La révision de la directive européenne CSRD, qui impose à partir de 2024 un reporting extra-financier renforcé pour les grandes entreprises, pourrait jouer un rôle d’accélérateur. De même, le développement des entreprises à mission, l’essor des coopératives et l’expérimentation de formes plus ouvertes de décision nourriront un mouvement de fond, plus lent mais plus profond qu’il n’y paraît.

Pour chaque dirigeant, chaque salarié, chaque élu du CSE, la question est désormais posée : quel modèle de gouvernance voulons-nous construire pour les années qui viennent ? La réponse dessinera, bien plus que les déclarations d’intention, l’avenir écologique de nos entreprises.

Questions frequentes

Une entreprise à mission est une société qui inscrit dans ses statuts une raison d'être ainsi que des objectifs sociaux et environnementaux poursuivis dans le cadre de son activité, conformément à la loi PACTE de mai 2019.

L'holacratie est une méthode formalisée et commerciale (Holacracy One), tandis que la sociocratie est un mouvement plus ancien et ouvert. Toutes deux visent à distribuer l'autorité par cercles, mais la sociocratie insiste davantage sur le consentement et la participation.

Les études montrent que les SCOP et SCIC intègrent plus souvent des critères environnementaux dans leur gouvernance, car leurs salariés-associés ont un pouvoir de décision direct sur la stratégie, et sont généralement moins soumis à la pression du court terme.

C'est une critique fréquente. Si le processus peut sembler plus long en amont, les décisions prises sont généralement mieux appropriées par les équipes, et leur mise en œuvre plus rapide. Le temps global est donc souvent équivalent ou meilleur.

Par la création d'un comité environnement, l'intégration de critères ESG dans la rémunération des dirigeants, la consultation régulière du CSE sur les sujets environnementaux, l'ouverture du conseil d'administration à des parties prenantes externes et l'adoption d'un statut d'entreprise à mission.