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Dialogue social et environnement

Dialogue social et enjeux environnementaux : guide pour les entreprises

11 min Par La rédaction

Le dialogue social environnemental est une révolution silencieuse qui transforme les négociations collectives et fait des salariés des acteurs centraux de la transition écologique.

Pendant plus d’un siècle, le dialogue social s’est construit autour de deux sujets majeurs : l’emploi et les conditions de travail. Salaires, temps de travail, sécurité, pouvoir d’achat, formation : ces thèmes ont structuré les négociations collectives entre employeurs et syndicats depuis la fin du XIXe siècle. L’environnement, lui, est longtemps resté à la marge. Considéré comme une affaire technique relevant des ingénieurs HSE (hygiène, sécurité, environnement), il n’entrait dans le champ de la négociation collective que de façon exceptionnelle, généralement après un accident ou un scandale.

Cette situation change rapidement depuis le début des années 2020. Plusieurs dynamiques convergent : la conscience croissante de l’urgence climatique, l’engagement d’une nouvelle génération de salariés qui refuse de séparer travail et convictions, l’adoption de la loi Climat et Résilience de 2021 qui a modifié les missions du comité social et économique, et l’émergence d’acteurs syndicaux inédits comme le Printemps Écologique. Résultat : le dialogue social intègre désormais, pour la première fois de son histoire, l’environnement comme un thème à part entière de la négociation collective.

Cette mutation silencieuse est porteuse d’enjeux considérables. Elle transforme le rôle des CSE, redéfinit les relations entre direction et représentants du personnel, fait émerger de nouveaux types d’accords et ouvre la voie à une démocratie d’entreprise élargie aux enjeux écologiques. Pour les entreprises, elle représente à la fois une contrainte nouvelle et une opportunité : associer les salariés à la transition écologique, c’est gagner en efficacité, en légitimité et en mobilisation interne.

L’évolution du dialogue social : de l’emploi à l’environnement

L’histoire du dialogue social en France a été marquée par plusieurs élargissements successifs. D’abord centré sur les salaires et le temps de travail dans la seconde moitié du XIXe siècle, il s’est progressivement étendu à la formation professionnelle dans les années 1970, à l’égalité professionnelle dans les années 1980 et 2000, à la qualité de vie au travail dans les années 2010, puis à la responsabilité environnementale dans les années 2020.

Une lente prise de conscience

Jusqu’en 2021, les questions environnementales n’étaient quasiment pas présentes dans les négociations collectives. Quelques accords pionniers avaient intégré des engagements sur les déplacements professionnels ou la réduction des déchets, mais il s’agissait d’initiatives isolées. La norme restait de traiter l’environnement dans le périmètre de la direction HSE, sous l’angle de la conformité réglementaire.

Plusieurs facteurs expliquent cette lenteur. D’abord, la séparation historique entre les enjeux sociaux (portés par les syndicats) et les enjeux environnementaux (portés par les associations écologistes). Ensuite, la crainte de certains syndicats que les préoccupations environnementales servent à remettre en cause des acquis sociaux ou des emplois industriels. Enfin, la complexité technique de ces sujets qui paraissaient réservés aux experts.

Une convergence progressive

Depuis les années 2010, les lignes ont bougé. Plusieurs confédérations syndicales françaises (CFDT, CGT, CFE-CGC) ont pris position de manière de plus en plus nette sur les enjeux climatiques. La notion de transition juste, issue des travaux de l’Organisation internationale du Travail, s’est imposée comme un pont conceptuel entre écologie et questions sociales. Elle défend l’idée que la transition écologique ne doit pas se faire au détriment des salariés des secteurs en reconversion, mais au contraire leur offrir des alternatives de formation et d’emploi.

La loi Climat et Résilience de 2021 a concrétisé cette convergence sur le plan juridique. Elle a fait de l’environnement un sujet obligatoire de dialogue social, inscrit dans le droit du travail.

La loi Climat et Résilience 2021 : un tournant

La loi n° 2021-1104 du 22 août 2021 portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets est issue des travaux de la Convention citoyenne pour le climat. Son titre VI contient plusieurs articles qui ont modifié en profondeur le Code du travail en matière de dialogue social environnemental.

Les modifications apportées au Code du travail

L’article 40 de la loi a modifié l’article L. 2312-17 du Code du travail pour préciser que les consultations récurrentes du CSE sur les orientations stratégiques, la situation économique et financière, et la politique sociale portent également sur les conséquences environnementales de l’activité de l’entreprise. Cette modification ne crée pas une nouvelle consultation, mais ajoute une dimension obligatoire aux consultations existantes.

L’article 41 a transformé la BDES (Base de Données Économiques et Sociales) en BDESE, ajoutant un E pour Environnementale. Cette base de données, obligatoire dans les entreprises de plus de 50 salariés, doit désormais contenir des indicateurs environnementaux : émissions de GES, consommation d’énergie, gestion des déchets, politique d’achats responsables, etc. Les élus du CSE peuvent s’appuyer sur ces données pour formuler leurs avis.

L’article 42 a par ailleurs ajouté la mission de soutien à la transition écologique parmi les attributions générales du CSE prévues à l’article L. 2312-8 du Code du travail.

Une portée encore limitée en pratique

Si la loi constitue une avancée symbolique et juridique majeure, son application concrète reste encore inégale. Plusieurs études menées en 2024 et 2025 par la Dares, l’IRES et le cabinet Syndex montrent que la moitié environ des CSE ne disposent pas encore d’une BDESE contenant des indicateurs environnementaux suffisants, et que les consultations sur les conséquences environnementales sont souvent formelles, en fin de processus décisionnel, sans réelle possibilité d’influencer les décisions.

Cette situation s’explique notamment par le manque de formation des élus sur les enjeux environnementaux, la technicité des données concernées, et parfois le manque de volonté des directions. Plusieurs organisations proposent désormais des formations dédiées aux élus pour combler ce déficit de compétences.

Le rôle transformé du CSE

Le Comité Social et Économique, instance unique de représentation du personnel créée par les ordonnances Macron de 2017, se retrouve aujourd’hui en première ligne de la transition écologique en entreprise. Ses missions traditionnelles (santé, sécurité, conditions de travail, information et consultation sur les décisions économiques) se sont enrichies d’une dimension environnementale structurante.

Information et consultation sur les conséquences environnementales

Concrètement, le CSE doit désormais être informé et consulté sur les conséquences environnementales de tous les projets importants de l’entreprise : nouveaux investissements, restructurations, changement d’organisation du travail, nouveaux produits ou services, déménagements, etc. Les directions doivent fournir des éléments d’évaluation environnementale, et les élus peuvent demander des expertises complémentaires.

Cette évolution rapproche le CSE français du modèle des comités d’entreprise européens dans certains pays comme l’Allemagne ou la Belgique, où les questions environnementales font depuis plus longtemps partie du champ de la concertation.

L’expertise environnementale

Le CSE peut désormais recourir à une expertise environnementale rémunérée par l’employeur dans le cadre des consultations obligatoires. Cette possibilité, issue d’une interprétation extensive du droit à l’expertise prévu par le Code du travail, permet aux élus de disposer d’une analyse indépendante sur l’impact environnemental d’un projet. Plusieurs cabinets d’expertise se sont spécialisés sur ce créneau depuis 2022.

Pour approfondir le lien entre travail et écologie, consultez notre article sur la transition écologique et le travail.

CSE et dialogue social environnemental

Les accords collectifs verts : premiers exemples

Au-delà de l’information et de la consultation, le dialogue social environnemental peut déboucher sur des accords collectifs signés entre la direction et les organisations syndicales. Ces accords, encore rares mais en progression, inscrivent des engagements environnementaux dans le cadre juridique contraignant du droit conventionnel.

Des accords pionniers

Quelques grandes entreprises françaises ont ouvert la voie. Schneider Electric a signé en 2022 un accord mondial avec la fédération syndicale internationale IndustriALL qui intègre des engagements climatiques et sociaux. Orange a négocié en 2023 un accord sur la mobilité durable qui combine forfait mobilités durables, développement du télétravail et réduction des déplacements professionnels. Michelin a conclu en 2024 un accord de méthode sur l’intégration des enjeux environnementaux dans toutes les négociations futures de l’entreprise.

Dans le secteur bancaire, BNP Paribas et Crédit Agricole ont signé des accords qui intègrent des critères environnementaux dans l’intéressement collectif. La logique est simple : les objectifs environnementaux de l’entreprise sont partagés avec les salariés, qui en deviennent co-responsables et co-bénéficiaires.

Les contenus types des accords verts

L’analyse des accords environnementaux signés depuis 2021 fait apparaître plusieurs thèmes récurrents :

  • Mobilité : forfait mobilités durables, plan de déplacements entreprise, télétravail, covoiturage.
  • Formation : acculturation des salariés aux enjeux climatiques, formations techniques à l’écoconception ou aux achats responsables.
  • Bilan carbone et trajectoire de décarbonation : engagements chiffrés, suivi par le CSE, intégration dans la BDESE.
  • Reconversion professionnelle : accompagnement des salariés des secteurs en transition, dispositifs de formation, garanties salariales.
  • Intéressement et participation : intégration de critères environnementaux dans le calcul.
  • Droit d’alerte élargi : possibilité pour les salariés de signaler des pratiques non conformes aux engagements environnementaux.

Selon un décompte du ministère du Travail publié en 2025, une cinquantaine d’accords environnementaux d’entreprise auraient été signés en 2024 en France, contre moins d’une dizaine en 2021. La dynamique est amorcée mais reste modeste au regard des 70 000 accords collectifs signés chaque année en France, tous thèmes confondus.

Le Printemps Écologique : un syndicat dédié aux enjeux écologiques

L’émergence d’un syndicat entièrement dédié aux enjeux écologiques est l’une des nouveautés les plus marquantes du paysage social français de la dernière décennie. Le Printemps Écologique, fondé en 2020 par un collectif de salariés et de syndicalistes, se présente comme le premier éco-syndicat français.

Une démarche originale

Contrairement aux syndicats traditionnels qui défendent une approche généraliste couvrant l’ensemble des questions sociales, le Printemps Écologique se concentre sur l’articulation entre travail et environnement. Il organise des formations, produit des guides pratiques pour les élus de CSE, propose un appui juridique et mène des campagnes thématiques (décarbonation, lutte contre le greenwashing, droit d’alerte environnemental).

L’organisation revendique plus de 2 000 adhérents en 2025, répartis dans plusieurs centaines d’entreprises, principalement dans les services, la finance, le numérique, l’industrie et le secteur public. Elle a obtenu ses premières élections professionnelles dans quelques entreprises et s’est présentée à plusieurs scrutins en concurrence avec les syndicats historiques.

Une influence au-delà du nombre

L’influence du Printemps Écologique dépasse largement son nombre d’adhérents. En publiant des outils méthodologiques accessibles, en formant les élus et en médiatisant les bonnes pratiques, l’organisation contribue à faire monter en compétences l’ensemble du champ syndical sur les questions environnementales. Les grandes confédérations (CFDT, CGT, FO) ont d’ailleurs toutes renforcé leurs équipes internes dédiées à la transition écologique ces dernières années, sous l’influence directe ou indirecte de cette nouvelle dynamique.

Bonnes pratiques pour intégrer l’environnement au dialogue social

Pour les entreprises qui souhaitent engager sérieusement un dialogue social environnemental, plusieurs bonnes pratiques se dégagent des expériences pionnières.

Former les élus et la direction

L’une des principales difficultés rencontrées est le déficit de compétences sur les enjeux environnementaux, tant du côté des élus que de la direction. Organiser une formation conjointe sur les bases de la science climatique, les méthodologies de bilan carbone, les référentiels réglementaires et les outils d’analyse d’impact environnemental est une première étape indispensable.

Enrichir la BDESE

Au-delà de l’obligation légale, certaines entreprises enrichissent volontairement leur BDESE avec des indicateurs complémentaires : intensité carbone par activité, plan de transition sur cinq ans, évolution de la consommation d’eau, taux de valorisation des déchets, part des achats responsables. Plus la BDESE est riche, plus le dialogue social peut être précis et constructif.

Créer une commission environnement au CSE

Les entreprises de plus de 300 salariés peuvent créer une commission environnement au sein du CSE, dédiée spécifiquement au suivi des enjeux écologiques. Cette commission prépare les consultations, organise des auditions d’experts, suit les indicateurs et formule des recommandations. Elle professionnalise le dialogue environnemental en créant un lieu dédié.

Intégrer la démarche dans une stratégie RSE globale

Le dialogue social environnemental ne peut être dissocié de la démarche globale de responsabilité sociétale de l’entreprise. Il en est à la fois une composante et un garant de crédibilité. Notre guide complet sur la RSE en entreprise propose un cadre méthodologique pour structurer cette démarche.

Les obstacles et résistances rencontrés

Malgré les avancées législatives et l’émergence de bonnes pratiques, le dialogue social environnemental se heurte encore à de nombreux obstacles.

Résistances culturelles et organisationnelles

Dans certaines directions, les enjeux environnementaux restent perçus comme une affaire technique relevant d’une direction spécialisée, et non comme un sujet de négociation collective. Cette perception conduit à traiter les consultations environnementales du CSE de manière formelle, sans véritable dialogue sur le fond.

Du côté syndical, certains représentants craignent que le sujet environnemental ne serve à diluer les revendications sociales ou à justifier des restructurations sous couvert de transition écologique. Cette crainte est renforcée quand les annonces de fermeture de sites industriels sont présentées sous un angle environnemental sans véritable plan de reconversion pour les salariés concernés.

Manque de moyens

Les élus de CSE manquent souvent de temps et de moyens pour approfondir les sujets environnementaux, qui s’ajoutent à des agendas déjà chargés par les questions économiques, sociales et de santé au travail. Sans formation, sans expertise et sans heures de délégation dédiées, il est difficile d’exercer pleinement les nouvelles missions prévues par la loi de 2021.

Défi du scope 3

Enfin, le dialogue social environnemental bute souvent sur la question du scope 3, c’est-à-dire les émissions indirectes liées aux fournisseurs, aux clients et à l’usage des produits. Ces émissions échappent largement au contrôle direct de l’entreprise et sont donc plus difficiles à intégrer dans des négociations collectives. Elles sont pourtant majoritaires dans l’empreinte carbone totale de la plupart des entreprises.

Conclusion

Le dialogue social environnemental est une mutation profonde et encore récente. Il réconcilie deux univers longtemps séparés : celui du travail et celui de l’écologie. Il ouvre aux salariés et à leurs représentants un nouveau champ de responsabilité et d’action sur les décisions qui engagent l’avenir de leur entreprise et, au-delà, celui de la planète.

Les obstacles sont réels : déficit de formation, résistances culturelles, manque de moyens, complexité technique. Mais la dynamique est engagée. La loi de 2021, même si son application reste inégale, a créé un cadre juridique qui ne reculera pas. Les nouvelles générations de salariés refusent de plus en plus de dissocier leur engagement professionnel de leurs convictions écologiques. Les investisseurs, sous la pression de la CSRD et des exigences ESG, scrutent désormais la qualité du dialogue social environnemental comme un indicateur de maturité de l’entreprise.

Faire du CSE un acteur à part entière de la transition écologique n’est plus un choix idéologique mais une nécessité pratique. Les entreprises qui associent véritablement leurs salariés à cette transformation gagnent en légitimité, en mobilisation et en efficacité. Celles qui persistent à considérer l’environnement comme une affaire d’experts ou de communication prennent le risque de voir leurs décisions contestées, leurs salariés démobilisés et leurs trajectoires de transition échouer. Le dialogue social environnemental est la condition, trop souvent négligée, d’une transition écologique réellement démocratique en entreprise.

Questions frequentes

Le dialogue social environnemental désigne l'intégration des enjeux écologiques dans les négociations collectives entre employeurs et représentants des salariés. Depuis la loi Climat et Résilience de 2021, les comités sociaux et économiques (CSE) doivent obligatoirement être consultés sur les conséquences environnementales des décisions de l'entreprise. Cette évolution fait du CSE un acteur clé de la transition écologique en interne.

La loi n° 2021-1104 du 22 août 2021 a modifié plusieurs articles du Code du travail pour intégrer la dimension environnementale dans les missions des CSE. Les élus doivent désormais être informés et consultés sur les conséquences environnementales des projets et décisions soumis à leur avis. La BDESE (Base de Données Économiques, Sociales et Environnementales) remplace l'ancienne BDES et inclut des indicateurs environnementaux obligatoires.

Un accord collectif vert, ou accord environnemental d'entreprise, est un accord négocié entre la direction et les organisations syndicales qui intègre des engagements environnementaux chiffrés et mesurables : réduction des émissions, mobilité douce, écoconception, formation à la transition écologique, critères environnementaux dans l'intéressement. Ces accords sont encore rares en France mais leur nombre augmente : une cinquantaine ont été signés en 2024 selon le ministère du Travail.

Le Printemps Écologique est le premier syndicat français entièrement dédié aux enjeux écologiques, créé en 2020. Il accompagne les salariés qui souhaitent engager leur entreprise dans la transition, forme les représentants du personnel aux enjeux environnementaux, publie des guides pratiques et propose un appui juridique aux élus des CSE. Il revendique plus de 2 000 adhérents répartis dans plusieurs centaines d'entreprises en 2025.

Oui, mais indirectement. Le droit d'alerte en cas de risque grave (article L. 4131-1 du Code du travail) concerne avant tout la santé et la sécurité des salariés. Depuis 2021, les CSE peuvent toutefois interpeller l'employeur sur les conséquences environnementales d'une décision et exiger des informations complémentaires. Certains syndicats militent pour la création d'un droit d'alerte environnemental explicite, à l'image de celui qui existe pour les risques sanitaires.