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Agroécologie et santé des sols : entretien avec une agronome

13 min Par Hélène Vasseur, journaliste

L'agroécologie bouscule un siècle de pratiques productivistes en plaçant la santé biologique des sols au cœur du système agricole. Camille Berthier, agronome installée dans la Drôme et conseillère auprès de plusieurs coopératives, explique pourquoi la transition agroécologique redéfinit aussi les métiers, le rapport au temps long et l'économie des fermes. Entretien éditorial.

Sur les coteaux argilo-calcaires de la moyenne Drôme, à une demi-heure de Valence, Camille Berthier parcourt depuis huit ans les fermes en transition. Diplômée d’AgroParisTech et formée aux pratiques de couverture permanente des sols par plusieurs séjours en Argentine et au Brésil, elle a rejoint en 2018 une coopérative régionale comme conseillère agroécologique. Depuis, elle accompagne une cinquantaine d’exploitations — céréalières, maraîchères, en arboriculture, en élevage extensif — dans des transitions parfois radicales. Son métier illustre concrètement la dynamique des 8 métiers ruraux qui recrutent dans l’agriculture durable.

Nous l’avons rencontrée par une matinée d’avril 2026, à l’occasion d’un suivi de parcelle chez l’un de ses agriculteurs partenaires. Au milieu d’un champ de blé semé sous couvert de féverole, la conversation a porté sur la science des sols, la pédagogie auprès des paysans, l’économie des fermes et les blocages politiques qui freinent encore une transition pourtant largement documentée. Restitution éditoriale d’un échange de plus de deux heures.

Camille Berthier, agronome agroécologue
Camille Berthier
Agronome conseillère en agroécologie
Drôme, Auvergne-Rhône-Alpes — 8 ans d'expérience
Portrait éditorial — accompagne une coopérative régionale et 50 fermes en transition

Pour commencer, qu’est-ce qui vous a poussée à orienter votre carrière vers l’agroécologie plutôt que l’agronomie classique ?

Hélène Vasseur : AgroParisTech forme encore largement des ingénieurs au modèle productiviste. Comment et pourquoi avez-vous bifurqué ?
Camille Berthier : En réalité, ma bifurcation est venue d'un constat très concret pendant mes stages. Dans deux exploitations céréalières du Bassin parisien, j'ai vu des sols qui ne ressemblaient plus à des sols vivants : compactés, blanchâtres, incapables d'absorber l'eau, dépendants de doses croissantes d'intrants pour produire à peu près la même chose qu'il y a vingt ans. La marge s'érodait, la charge mentale des exploitants explosait, l'horizon professionnel des fils et filles d'agriculteurs s'assombrissait.

J’ai compris que le modèle qu’on m’enseignait était en train d’épuiser ses propres bases biologiques. Et quand j’ai découvert les travaux de Lydia et Claude Bourguignon sur la microbiologie des sols, puis les pratiques de semis direct sous couvert développées au Brésil par Ademir Calegari, j’ai réalisé qu’il existait une science sérieuse, validée, opérationnelle, qui prenait le problème à la racine.

Bifurquer a été progressif. J’ai d’abord travaillé deux ans dans un laboratoire d’analyses de sols, puis je me suis engagée comme conseillère sur le terrain. Je n’ai jamais regretté.

Vous parlez de “santé des sols”. Concrètement, ça veut dire quoi ?

Hélène Vasseur : Le concept de santé des sols est récent dans le débat public français. Pouvez-vous expliquer ce qui se joue, biologiquement, dans un sol vivant ?
Camille Berthier : Un sol n'est pas un substrat inerte qu'on remplit d'engrais. C'est un écosystème extraordinairement complexe. Dans un gramme de sol forestier ou de prairie permanente, vous avez environ un milliard de bactéries, un million de champignons, et des centaines de milliers de protozoaires, nématodes, micro-arthropodes. Cette communauté vivante interagit en permanence avec les racines des plantes pour leur fournir des nutriments — azote, phosphore, micro-éléments — en échange des sucres que les racines exsudent.

Quand le sol est en bonne santé, ce système fonctionne tout seul, ou presque. Les plantes nourrissent les micro-organismes, les micro-organismes nourrissent les plantes, et le sol stocke massivement du carbone sous forme de matière organique. C’est ce qu’on appelle l’autofertilité.

Quand vous labourez profondément, que vous mettez des herbicides, des fongicides, des engrais minéraux solubles, vous cassez ce système. Les champignons mycorhiziens disparaissent, la matière organique se minéralise, le sol perd sa structure. Et plus vous abîmez le sol, plus vous devez compenser avec des intrants chimiques. C’est un cercle vicieux qu’on appelle la dépendance pédologique.

L’agroécologie consiste exactement à inverser ce cercle. Vous arrêtez d’agresser le sol, vous le couvrez en permanence, vous y apportez de la matière organique, et progressivement, la vie revient. Avec elle, la fertilité.

Champ en agroécologie avec couvert végétal

Vous accompagnez des fermes en transition. Combien de temps faut-il pour qu’un sol redevienne vivant ?

Hélène Vasseur : Beaucoup d'agriculteurs hésitent à se lancer parce qu'ils craignent une période de transition longue et économiquement difficile. Quels sont les ordres de grandeur réels ?
Camille Berthier : La crainte est légitime, et il faut être honnête sur la temporalité. Un sol de grande culture céréalière conventionnelle, où on a labouré et utilisé des herbicides pendant trente ans, met **5 à 10 ans** à retrouver une activité biologique satisfaisante. Pendant cette période, les rendements peuvent baisser de 10 à 30 % les premières années, parce que le sol n'est pas encore capable de fournir les nutriments dont les plantes ont besoin.

C’est ce qu’on appelle la “vallée de la transition”. Beaucoup de fermes traversent cette phase avec inquiétude, et c’est là que mon rôle d’accompagnement est le plus important. Je travaille sur l’économie de la ferme, la diversification des productions, la valorisation des légumineuses, parfois la mise en place de filières directes pour récupérer de la marge.

Au bout de cinq à sept ans, les rendements remontent et se stabilisent souvent à un niveau comparable au conventionnel, parfois supérieur en année climatique difficile. Et surtout, les charges baissent : moins d’engrais, moins de produits phytosanitaires, moins de carburant pour les passages d’outils. La marge nette par hectare est souvent meilleure dès la cinquième année.

Pour un maraîcher qui passe au sol couvert et au compost, c’est plus rapide : 2 à 3 ans pour voir des effets clairs, 5 ans pour la pleine maturité. Pour un éleveur qui passe à un pâturage tournant dynamique, on voit des résultats sur la pousse de l’herbe dès la première saison.

Quel est le rôle de l’élevage dans l’agroécologie ?

Hélène Vasseur : Le débat public oppose souvent élevage et écologie. Vous, comment positionnez-vous l'élevage dans une transition agroécologique ?
Camille Berthier : L'élevage extensif bien conduit, sur prairies permanentes ou sur parcours, est un pilier de l'agroécologie. Il permet de valoriser des terres qui ne sont pas cultivables — surfaces en herbe, parcours de montagne, sous-bois, terrains pauvres — pour produire des protéines de haute qualité nutritionnelle. Et l'apport de matière organique animale aux sols est précieux.

L’élevage qui pose problème, c’est l’élevage industriel intensif, hors-sol, qui dépend de soja importé, qui concentre les déjections au-delà de la capacité d’absorption des sols et qui tire vers le bas tous les indicateurs environnementaux et sociaux. Ces deux élevages n’ont rien à voir, et le débat public les confond malheureusement.

Sur les fermes que j’accompagne, l’intégration culture-élevage est souvent la clé du système. Les bovins valorisent les couverts d’interculture, les volailles parcourent les vergers, les ovins entretiennent les parcelles entre les cultures. C’est un système circulaire où chaque élément nourrit les autres.

Cela dit, oui, il faut réduire la consommation moyenne de produits animaux dans nos sociétés — pas les supprimer, mais retrouver des proportions raisonnables. Moins de viande, mais de meilleure viande, c’est aussi un message agroécologique. Cette logique de circuits courts trouve aussi sa place dans le tissu urbain : voir notre article sur l’agriculture urbaine en ville qui documente la même bascule en milieu dense.

Combien d’emplois l’agroécologie peut-elle créer ?

Hélène Vasseur : Les fermes agroécologiques emploient souvent plus de main-d'œuvre que les fermes conventionnelles. Quels sont les ordres de grandeur, et comment cela se traduit-il économiquement ?
Camille Berthier : Les chiffres de l'INRAE et du Réseau Agriculture Durable sont assez clairs : une ferme agroécologique emploie en moyenne **1,5 à 2,5 fois plus de main-d'œuvre par hectare** qu'une ferme conventionnelle. Cela tient à plusieurs facteurs : diversification des cultures (qui demande plus d'observation et d'interventions ciblées), travail sur les couverts et les rotations complexes, transformation à la ferme, vente directe, accueil pédagogique parfois.

Sur les fermes que j’accompagne, je vois beaucoup de jeunes installations à 2 ou 3 associés sur 30-50 hectares, là où il y aurait eu un seul agriculteur sur 80-100 hectares en conventionnel. C’est une revitalisation rurale concrète, créatrice d’emplois agricoles ruraux et porteuse de sens, ce qui correspond bien aux aspirations de la nouvelle génération.

Évidemment, économiquement, ça suppose des marges suffisantes par travailleur. La vente directe, la transformation à la ferme, les filières spécialisées (légumineuses, blés anciens, fromages fermiers) sont des leviers décisifs pour rémunérer correctement plus de personnes. Côté débouchés, la restauration collective et la loi EGalim constituent un levier majeur de structuration de la demande locale en produits agroécologiques.

Sol vivant en agroécologie biodiversité

Quels sont les principaux freins politiques à la transition agroécologique ?

Hélène Vasseur : Si la science est claire et l'économie viable, pourquoi la transition agroécologique reste-t-elle minoritaire en France ?
Camille Berthier : Trois freins majeurs, à mon avis. **Premier frein** : la PAC est encore largement orientée vers le soutien aux surfaces et au modèle productiviste. Les éco-régimes ont commencé à intégrer des paiements pour services environnementaux, mais le rapport reste très défavorable à l'agroécologie qui demande plus de travail et moins de capital. Tant que la PAC paye au producteur de céréales standard plus qu'au polyculteur diversifié, la transition restera lente.

Deuxième frein : la formation agricole, qui forme encore majoritairement à l’agronomie chimique. Les enseignants en lycées agricoles ont été formés au modèle productiviste, les fermes-école illustrent souvent ce modèle, et les références économiques utilisées en formation sont calées sur les systèmes conventionnels. Cette inertie pédagogique freine considérablement le renouvellement des pratiques.

Troisième frein : l’industrie aval, des semenciers aux coopératives en passant par l’agroalimentaire de transformation, est massivement organisée pour traiter des volumes standardisés issus du modèle conventionnel. Pour qu’une ferme en transition trouve des débouchés rémunérateurs, il faut des filières spécifiques qui se construisent lentement et localement.

Ces trois freins ne sont pas insolubles, mais ils nécessitent des décisions politiques fortes que peu de gouvernements ont assumées jusqu’ici.

Comment dialoguez-vous avec les agriculteurs sceptiques ?

Hélène Vasseur : Beaucoup d'agriculteurs vivent l'agroécologie comme une critique de leur travail. Comment construisez-vous une pédagogie qui ne stigmatise pas ?
Camille Berthier : Je n'arrive jamais avec un message de transformation totale. Je commence toujours par observer la ferme, écouter le parcours, comprendre les contraintes économiques et personnelles. Souvent, je propose une expérimentation très limitée — une parcelle, un couvert, une rotation différente — pour que l'agriculteur voie par lui-même.

C’est un travail de patience. Mais ce que je constate, c’est que dès qu’un paysan voit son sol se transformer, voit revenir les vers de terre, voit ses charges baisser et son blé tenir en année sèche grâce au couvert, il devient lui-même prescripteur auprès de ses voisins. Le bouche-à-oreille agricole est un moteur puissant.

Et puis je rappelle souvent que l’agroécologie n’est pas une critique des agriculteurs. C’est une critique du modèle qui leur a été vendu pendant cinquante ans. Les paysans sont les premières victimes de l’agriculture industrielle — épuisement, surendettement, suicides. L’agroécologie, c’est aussi une reconquête professionnelle, un retour au plaisir du métier.

La transition agroécologique repose sur une évaluation préalable rigoureuse des pratiques en place. Le magazine Rencontres de l’Évaluation propose un guide complet des méthodes et indicateurs pour réaliser un diagnostic agro-écologique d’exploitation — utile aussi bien aux conseillers agricoles qu’aux porteurs de projets de transition.

Questions rapides — les idées reçues sur l’agroécologie

Hélène Vasseur : L'agroécologie ne nourrira pas le monde. Vrai ou faux ?
Camille Berthier : Faux. Les méta-analyses récentes (notamment Ponisio 2015, IPES-Food 2022) montrent que l'agroécologie peut nourrir le monde, à condition de réduire le gaspillage alimentaire et la consommation animale dans les pays riches.
Hélène Vasseur : Le bio et l'agroécologie sont la même chose. Vrai ou faux ?
Camille Berthier : Faux. Le bio est un cahier des charges qui interdit certains intrants. L'agroécologie est une approche systémique qui peut être bio ou non. Beaucoup de fermes bio sont productivistes, et beaucoup de fermes en conventionnel sont agroécologiques de fait.
Hélène Vasseur : L'agroécologie est réservée aux petites fermes. Vrai ou faux ?
Camille Berthier : Faux. J'accompagne des céréaliers en agroécologie sur 200 et même 500 hectares. La taille n'est pas un facteur décisif, c'est l'approche systémique qui compte.
Hélène Vasseur : Les agriculteurs en transition perdent forcément de l'argent. Vrai ou faux ?
Camille Berthier : Faux. Les premières années sont difficiles, mais sur 7 à 10 ans, la marge nette par hectare est souvent supérieure au conventionnel grâce à la baisse des charges et à la valorisation directe.
Hélène Vasseur : Les sols français sont condamnés. Vrai ou faux ?
Camille Berthier : Faux. Les sols ont une capacité de récupération impressionnante si on les laisse respirer. J'ai vu des parcelles que j'aurais cru mortes redevenir productives en cinq ans avec des pratiques simples. Cette dynamique de régénération s'inscrit pleinement dans la trajectoire des [4 scénarios ADEME 2050](/blog/scenarios-transition-2050/) qui placent tous les sols vivants au cœur de la transition.

Conclusion — les 3 choses à retenir

Avant de quitter Camille Berthier sous le grand chêne qui marque la limite de la parcelle, nous lui demandons de synthétiser son message. Premièrement : la santé des sols est la base de tout — sans sol vivant, aucune agriculture n’est durable. Deuxièmement : la transition est progressive, économiquement viable, mais demande un accompagnement humain et technique sérieux pendant cinq à dix ans. Troisièmement : l’agroécologie n’est pas une utopie marginale — elle constitue déjà la pratique réelle de dizaines de milliers de fermes françaises et un gisement majeur d’emplois ruraux dans l’agriculture durable. Pour les acteurs publics, les coopératives et les filières aval, l’enjeu est désormais de structurer un cadre cohérent pour accélérer cette transition. Pour aller plus loin, le réseau Agriculture du Vivant propose des ressources de référence pour les agriculteurs et accompagnateurs en transition.

Questions frequentes

Une approche systémique de l'agriculture qui mobilise les processus biologiques naturels pour produire en réduisant les intrants chimiques. Elle repose sur la santé des sols, la biodiversité fonctionnelle, les rotations longues, l'agroforesterie et l'intégration culture-élevage.

Sur les premières années, les rendements baissent généralement de 10 à 30 %. Mais après 5 à 10 ans de transition, les rendements se stabilisent à un niveau souvent comparable, avec des coûts de production réduits et une meilleure résilience aux aléas climatiques.

Un sol vivant abrite des milliards de micro-organismes par gramme. Ils participent à la nutrition des plantes, au stockage du carbone, à la régulation de l'eau et à la résistance aux pathogènes. Un sol dégradé, sans matière organique, ne peut plus remplir ces fonctions.

Couverts végétaux permanents, semis direct sous couvert, rotations longues incluant des légumineuses, agroforesterie, haies, intégration de l'élevage extensif, abandon ou réduction drastique des produits phytosanitaires.

Environ 15 000 exploitations sont engagées dans des démarches certifiées (HVE niveau 3, AB, Demeter), et probablement 60 000 à 80 000 pratiquent l'agroécologie sans certification formelle, selon les estimations 2025 de l'INRAE et de l'ITAB.

Oui. Les fermes agroécologiques emploient en moyenne 1,5 à 2,5 fois plus de main-d'œuvre par hectare que les fermes conventionnelles, en raison de la diversification des cultures et de la moindre mécanisation. C'est un levier majeur de revitalisation rurale.