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Agriculture urbaine en ville

Agriculture urbaine : un nouveau rapport au travail en ville

7 min Par La redaction

L'agriculture urbaine transforme les villes et cree des metiers inedits : maraichage sur toits, fermes verticales, jardins therapeutiques.

Sur les toits de supermarches parisiens, dans les friches industrielles reconverties du nord de la France, au coeur des quartiers populaires ou dans des conteneurs technologiques : l’agriculture urbaine prend mille formes. Longtemps cantonnee aux jardins familiaux et aux experiences alternatives, elle est devenue en une decennie un phenomene economique, social et urbanistique majeur.

Selon une etude de la FAO publiee en 2022, pres de 800 millions de personnes dans le monde pratiquent une forme d’agriculture urbaine, et plus de 30% de la production alimentaire urbaine mondiale transite par des formes non conventionnelles. En France, le nombre de fermes urbaines professionnelles a quadruple entre 2015 et 2024. Ce developpement spectaculaire s’accompagne de la creation de metiers inedits et d’un renouvellement profond du rapport au travail en ville. Decryptage.

L’essor de l’agriculture urbaine : un phenomene mondial

Le phenomene n’est pas nouveau : les jardins ouvriers du XIXe siecle, les jardins de guerre du XXe, puis les jardins partages des annees 1990 en sont les ancetres. Mais depuis 2010, une nouvelle vague professionnelle a emerge, portee par trois dynamiques : la prise de conscience ecologique, la crise du logement (friches urbaines a reconvertir), et les politiques municipales volontaristes.

New York compte aujourd’hui plus de 600 jardins communautaires et une dizaine de fermes professionnelles sur toits. Singapour, avec son objectif 30 by 30 (produire 30% de son alimentation localement d’ici 2030), finance massivement l’agriculture verticale. Detroit a vu emerger plus de 1 400 jardins urbains dans les quartiers touches par la crise de 2008. Paris, via son programme Parisculteurs lance en 2016, a transforme plus de 30 hectares en espaces productifs urbains.

En France, selon l’AFAUP, on compte fin 2024 pres de 500 fermes urbaines professionnelles et plus de 5 000 jardins partages, associatifs ou d’insertion. Ce reseau emploie plus de 10 000 personnes en comptant les emplois indirects et genere un chiffre d’affaires estime a 200 millions d’euros.

Les formes d’agriculture urbaine

Plusieurs modeles coexistent, aux enjeux et aux metiers differents.

Les toits cultives : maraichage en pleine terre ou hors-sol sur les toits terrasses d’immeubles. Exemple emblematique : la Ferme de Nature Urbaine a Paris, qui produit plus de 20 tonnes de fruits et legumes par an sur 14 000 m2 au-dessus du Parc des expositions de la Porte de Versailles.

Les friches reconverties : fermes installees sur des terrains en attente d’amenagement. Modele du Paysan Urbain a Marseille ou de la Ferme du Rail a Paris, qui combinent production, insertion et education populaire.

Les fermes verticales : cultures hors-sol en batiment, sous LED, avec controle precis du climat. Tres consommatrices d’energie, elles permettent neanmoins une production dense et continue de salades, herbes et micro-pousses. Jungle, entreprise francaise, exploite une ferme de 3 500 m2 en Normandie.

Les jardins partages et familiaux : espaces collectifs non marchands, geres par des associations ou des habitants. Plus de 5 000 en France. Ils ne creent pas d’emplois mais produisent du lien social et de l’education a l’environnement.

L’aquaponie et les microfermes : petites unites de production diversifiee, souvent a vocation pedagogique et nourriciere mixte.

Agriculture urbaine toits fermes

Les metiers emergents

L’agriculture urbaine a fait emerger des metiers qui n’existaient pas il y a 15 ans. Le maraicher urbain est au coeur de cette transformation. Il cultive sur petites surfaces (souvent moins de 1 hectare), en privilegiant les cultures a haute valeur ajoutee (salades, aromatiques, fraises, micro-pousses), avec des techniques de permaculture, de biointensive ou de maraichage sur sol vivant.

D’autres metiers gravitent autour : animateur de ferme urbaine (accueil scolaire, ateliers), formateur en agriculture urbaine (les formations se multiplient), conseiller en aquaponie ou culture hydroponique, gestionnaire de toit cultive (entre maraicher et couvreur), apiculteur urbain. Les metiers verts de l’avenir incluent de plus en plus ces profils hybrides.

Des formations specifiques existent desormais. L’Ecole du Breuil a Paris, l’Institut Technique de l’Agriculture Biologique, l’Ecole de Permaculture Urbaine ou des cursus universitaires (master Agricultures Urbaines et Peri-urbaines a AgroParisTech) forment chaque annee plusieurs centaines de professionnels. Le diplome d’Etat de Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole peut etre obtenu avec une option urbaine.

Les modeles economiques viables

La viabilite economique reste le principal defi. Une analyse de l’INRAE publiee en 2023 montre que moins de 40% des fermes urbaines professionnelles francaises sont rentables sur leur activite de production pure. Le loyer du foncier urbain, souvent superieur a 20 euros/m2/an, pese lourdement sur les comptes d’exploitation.

Les modeles qui fonctionnent reposent generalement sur la diversification des revenus : vente directe aux particuliers (50 a 60% du chiffre d’affaires), prestations aux restaurants (15 a 25%), activites pedagogiques et animations (10 a 20%), evenementiel et location d’espaces (5 a 15%). Certaines fermes beneficient de subventions publiques (plan de relance, fonds europeen FEADER) ou de mecenat d’entreprise.

Les cooperatives, dont nous parlons plus largement dans notre article sur les cooperatives et la transition ecologique, sont un cadre adapte pour mutualiser les moyens et stabiliser les modeles. Pour approfondir les liens entre agriculture et emploi, voir aussi l’agriculture durable et l’emploi.

Fonctions sociales et environnementales

La valeur de l’agriculture urbaine ne se mesure pas seulement en tonnes produites ni en euros generes. Elle remplit des fonctions sociales et environnementales cruciales.

Dimension sociale : lien entre habitants, insertion par l’activite economique (de nombreuses fermes urbaines sont des chantiers d’insertion), education a l’environnement et a l’alimentation, reconnexion au vivant, amelioration de la sante mentale (la jardinage therapeutique est valide scientifiquement).

Dimension environnementale : ilots de fraicheur urbains (reduction de l’effet de chaleur urbaine de 2 a 4 degres localement), gestion des eaux pluviales, retour de la biodiversite (insectes pollinisateurs, oiseaux), valorisation des biodechets, reduction des emissions liees au transport alimentaire.

Dimension urbanistique : reconquete de friches, limitation de l’etalement urbain, mixite fonctionnelle des quartiers. L’agriculture urbaine est devenue un outil d’amenagement a part entiere, integre dans de nombreux plans locaux d’urbanisme.

Selon l’ADEME, un jardin urbain bien concu peut stocker jusqu’a 2 kg de CO2 par m2 et par an, en plus des benefices indirects sur la sante et le lien social.

Les exemples europeens : Paris, Berlin, Londres

Paris est pionniere en Europe. Le programme Parisculteurs, lance en 2016, a permis d’implanter plus de 100 sites d’agriculture urbaine sur des batiments publics et prives. L’objectif de 100 hectares cultives d’ici 2030 est en bonne voie.

Berlin compte plus de 80 000 parcelles dans ses kleingartens (jardins familiaux), certains datant du debut du XXe siecle. La ville soutient activement les nouvelles fermes urbaines comme ECF Farmsystems, qui combine aquaponie et production de legumes en conteneurs.

Londres a cree en 2018 un plan London Food Strategy qui integre l’agriculture urbaine comme axe strategique. La ville abrite Growing Underground, une ferme de salades installee dans des tunnels souterrains desaffectes du metro a 33 metres sous terre.

Rotterdam, Milan, Barcelone, Copenhague multiplient aussi les initiatives, avec des approches variees : aquaponie industrielle, jardins flottants, fermes de quartier. Un reseau europeen, AgriCities, federe ces experiences pour partager les bonnes pratiques.

Les limites et les defis

Malgre son dynamisme, l’agriculture urbaine rencontre de reelles limites. Son potentiel de production reste modeste : selon l’INRAE, elle peut couvrir 5 a 10% des besoins alimentaires d’une grande ville, principalement en fruits et legumes. Elle ne remplacera jamais l’agriculture rurale.

La precarite economique touche de nombreux maraichers urbains, souvent passionnes mais a revenus faibles. L’acces au foncier reste le premier frein. Les pollutions urbaines (air, sols, bruit) impliquent des precautions et des couts supplementaires.

Enfin, le risque de recuperation existe : certains projets immobiliers mettent en avant l’agriculture urbaine comme argument marketing (la ville verte) sans reelle contribution productive. Pour approfondir ce risque de communication trompeuse, consulter notre article sur le greenwashing.

Conclusion

L’agriculture urbaine ne resoudra pas seule la question alimentaire des villes, mais elle incarne concretement une autre maniere d’habiter et de travailler en ville. Elle cree des metiers riches de sens, reconnecte les citadins au vivant, transforme des friches en espaces productifs, et prouve qu’une ville vivable et nourriciere est possible. Dans une epoque qui exige d’inventer de nouvelles coherences entre nos modes de vie et les limites ecologiques, les fermes urbaines dessinent un horizon desirable, a la mesure des defis actuels.

Questions frequentes

L'agriculture urbaine designe toutes les formes de production vegetale ou animale pratiquees en ville ou en peripherie immediate : jardins partages, maraichage sur toits ou en pleine terre, fermes verticales en interieur, vergers urbains, ruches, aquaponie, microfermes. Elle peut etre professionnelle, associative, citoyenne ou pedagogique.

Selon l'AFAUP (Association Francaise d'Agriculture Urbaine Professionnelle), l'agriculture urbaine professionnelle representait environ 2 500 emplois directs en 2024, pour pres de 500 structures productives. Ce chiffre augmente de 15% par an. Avec les emplois indirects (formation, conseil, transformation), le total depasse les 10 000 emplois.

C'est difficile mais possible. Les fermes urbaines rentables combinent generalement plusieurs sources de revenus : vente directe, prestations pedagogiques, ateliers, evenementiels, location d'espaces. Le modele economique pur maraichage est tres dependant du foncier : une ferme sur toit avec loyer eleve est rarement rentable sans activites annexes.

Non, pas seule. Les etudes de l'INRAE montrent que l'agriculture urbaine peut couvrir entre 5 et 10% des besoins alimentaires d'une grande ville, principalement en fruits, legumes et herbes aromatiques. Son role est complementaire : diversifier l'approvisionnement, rapprocher producteur et consommateur, et relocaliser partiellement l'alimentation.

Les principaux risques concernent la pollution des sols, l'air, et la contamination par les metaux lourds. Les producteurs professionnels realisent systematiquement des analyses avant implantation. Les jardins partages en ville doivent suivre les recommandations de l'ADEME et de l'ANSES : substrat rapporte, analyses regulieres, evitement des zones proches des axes routiers.